GIULIANA ZEFFERI
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bio






















namless and friendless, video, 2’22

Pour la session 4 de « Si nous continuons à parler le même langage, nous allons reproduire la même histoire », Georgia René-Worms a invité Giuliana Zefferi à travailler avec elle à partir d’un tableau datant de 1857, intitulé Nameless and Friendless de la peintre anglaise Emily Mary Osborn.
Cette peinture est connue pour décrire la condition des femmes artistes au 19ème siècle en Angleterre. Le style narratif du tableau très détaillé permet rapidement d’en saisir la figure centrale, une femme pauvre (ce que l’on perçoit à l’usure des vêtements et de son parapluie, au fait qu’on ne lui propose pas de s’asseoir sur la chaise face à elle, réservée aux clientes) qui vient vendre un tableau à un marchand dubitatif. Une lecture plus documentée de son habillement permet d’établir qu’elle est orpheline, célibataire et en deuil. Le tableau demande « à être « lu » plutôt qu’à être regardé », selon Linda Nochlin par le biais de laquelle Georgia René-Worms a découvert cette peinture[1]. Réaliste, la scène défini clairement la position sociale des personnages et permet déjà à l’époque d’apporter un élément de réponse à une question importante dans les champs de l’art et du féminisme : Pourquoi n'y a-t-il pas eu de grandes femmes artistes ?[2] Ici, ce sont notamment les conditions matérielles qui semblent manquer à cette femme pour créer en toute liberté. Cette pauvreté s’accompagne d’inégalités qui sont à l’époque encore très fortes : interdiction d’entrer dans la plupart des écoles d’art (et particulièrement les plus reconnues), interdiction d’assister aux cours d’après modèles nus, etc.

La première chose qui a attiré l’intérêt de Georgia René-Worms et de Giuliana Zefferi dans cette image en a été le point central qui se dérobe et manque : le tableau que la peintre vient montrer au marchand est refusé à notre regard, on ne sait pas ce qu’elle a peint. S’agit-il d’un pastel, d’un portrait, d’une miniature ou encore d’une peinture de fleurs, formes d’art auxquelles les femmes étaient souvent astreintes à l’époque ? Ce tableau dans le tableau, si on ne le connaît pas et si l’on a du mal à imaginer ce qu’il pourrait représenter, c’est sans doute parce que son auteur comme presque toutes les femmes peintres de l’époque est restée inconnue (nameless). Emily Mary Osborn présentera un total de 43 peintures aux expositions de la Royal Academy de 1851 à 1884. Pourtant, elle choisit ici de réaliser une étrange mise en abime par laquelle elle semble dire que même en ayant à sa disposition tous les moyens lui permettant d’être reconnue, sa peinture - comme celles d’autres femmes - reste à naître et on ne peut, en 1857, qu’imaginer ce qu’elle aurait pu être si toutes les conditions propices à son épanouissement avaient été réunies.

Georgia René-Worms a donc présenté ce tableau à Giuliana Zefferi et ensemble elles en ont exploré la part manquante dans une vidéo réalisée par Giuliana avec un texte écrit par Georgia. Elles ont voulu reconstruire autrement l’histoire de cette femme dont rien n’est dit ici que sa détresse économique. Le tableau d’Emily Mary Osborn capture l’émergence d’une figure, celle de la femme peintre. Georgia et Giuliana approchent cette figure dans tout ce qu’il reste à en inventer.

Georgia René-Worms écrit un monologue qui est égrené tout au long de la vidéo et qui nous laisse deviner le parcours de la protagoniste à travers Londres. « Southwark Bridge » est répété plusieurs fois, c’est le nom du pont qu’elle doit emprunter pour se rendre dans le quartier où se trouvent les marchands d’art. Pour construire cette narration, Georgia René-Worms a croisé des informations trouvées dans différentes lectures dont Trois Guinées de Virginia Woolf qui 80 ans plus tard décrit le quartier patriarcal qu’est le West End.[3]

Giuliana Zefferi utilise sketchup, un outil qui lui sert souvent à modéliser ses sculptures pour les donner à voir aux artisans avec lesquels elle travaille à leur réalisation. Cet outil de modélisation a été peu à peu réapproprié par l’artiste qui y a vu la possibilité de faire exister des formes sans forcément leur donner de matérialité. Ici, Giuliana Zefferi se concentre sur quelques éléments du tableau d’Emily Mary Osborn : la ballerine, la chaise, le tableau dérobé à nos regards. Les objets réalistes de 1857 deviennent ceux très bien modélisés de 2014. En toute légèreté, ils rejouent la scène du tableau, leurs mouvements amples semblant évaluer toutes les combinaisons, tous les emboitements possibles du puzzle. Un puzzle qui raconte en creux le monde de l’art d’alors. « Consultation, tri, accrochage, expertise », dit la voix dans la vidéo pour décrire l’atmosphère de la boutique de 1857. Un processus marchand qui à l’époque ne donne leurs places aux femmes qu’en tant que représentées. En 2014, en cherchant un modèle de ballerine déjà dessiné dans la base de données du logiciel sketchup, Giuliana Zefferi trouve une ballerine nue dans des positions explicites, héritière de celle de 1857 qui à l’entrée de la boutique attire les regards lubriques de deux riches clients. Un autre type d’expression plastique se surajoute à un moment à l’image : un trait épais vert, plus libre et qui semble emprunter le chemin d’une autre histoire, celle du bras d’honneur de Walter Swennen qui apparaît esquissé à l’écran comme une réponse rétroactive aux deux hommes.

Georgia et Giuliana réinventent l’histoire de cette femme à la fois parce qu’ayant sombré dans l’oubli, elle n’a laissé aucune trace derrière elle, mais aussi parce que cette vie vécue et oubliée, elle n’aura peut-être pas eu les moyens de pleinement la vivre. Tout comme la forme trailer de cette vidéo semble l’annoncer, l’histoire dans son entier reste à venir.

[1] Ann Sutherland Harris & Linda Nochlin, Femmes peintres, 1550-1950, Editions des femmes, 1981, p. 54
[2] Linda Nochlin, "Why Have There Been No Great Women Artists?", http://www.miracosta.edu.htm
[3] Sa description commence ainsi : “Laissez-nous, d’une manière très élémentaire, vous présenter la photographie – aux couleurs très grossières – de votre monde tel qu’il nous apparaît, nous qui le voyons depuis le seuil de la maison familiale, à travers le voile que saint Paul tend encore devant nos yeux, depuis le pont qui relie la demeure familiale au monde de la vie publique. (…) Et là dans ce moment transitoire, en attendant sur le pont, nous nous disons qu’en ces lieux, nos pères et nos frères ont passé leur vie. Durant des centaines d’années, ils ont gravi ces marches, ils ont franchi ces portes, ils ont grimpé jusqu’à ces chaires, occupés qu’ils étaient à prêcher, à gagner de l’argent, à rendre la justice. C’est dans ce monde-là que la demeure familiale (située près du West End) a puisé ses croyances, ses lois, a choisi ses vêtements et ses tapis, ses viandes de bœuf et de mouton. Puisque nous y sommes désormais autorisées, poussons avec précaution la lourde porte de l’un de ces temples, entrons sur la pointe des pieds et étudions le décor plus en détail.”, Virginia Woolf, Trois guinées, Black Jack éditions, p. 44-45.

Mikaela Assolent